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Planet Of Sound -
n°18 - 2001
Depuis quelques temps, Paris relève un peu la tête dans
cette rubrique. Après une main mise aussi éhontée
que justifiée de la banlieue, la capitale reprend ses droits
de centre du rock. Nouvel exemple en date, les cinq membres de Chut,
formation de rock atmosphérique sensible et intelligent. Ou
comment quand on ne trouve que Cure comme influence évidente
d’un groupe, c’est forcément bon signe.
« Je m’emmerde ». Le début du deuxième
album de Chut ! commence bien. Jean Gabin, puis Carmet, Depardieu
et Blier crachent leur bile sur fond de guitare, deux notes hypnotiques
à peines soutenues par un charley. La comparaison avec La
Maman et la Putain, légendaire happening de Diabologum autour
du final du film de Jaen Eustache, ne saute pourtant pas à
l’esprit, alors qu’on s’était juré
de castrer le premier tâcheron qui essayerait de tenter de
reproduire la magie du concept inventé par les Toulousains.
Voilà une première preuve que Chut ! a le bon goût
de ne pas enfoncer de portes ouvertes, tout en gardant un certain
goût du déjà entendu (mais où ?) qui
permet d’appréhender sa musique plus facilement.
Et le lecteur de se demander quelle est cette musique. Et le rédacteur
de sécher. C’est du rock, bien sûr. Atmosphérique,
sûrement. Mais encore ? Tout le problème est ici :
là où la majorité des groupes revendique d’une
seule voix ses influences, les cinq membres de Chut ! vont chercher
les heures aux cinq coins du rock (le cinquième n’étant
du coup pas du rock). Dans Chut !, chacun à sa marotte. Pour
François, guitariste, c’est Neil Young. Pour Julien,
bassiste, c’est U2 (NDLR : je jure que j'ai jamais dit
ça ;-). Pour Jean-Luc, guitariste, c’est Cure,
Sonic Youth et l’électro. Pour Rabi, chanteur, c’est
le hip-hop (après une overdose de pop et un passage par la
World Music). Quant au batteur, Manu, c’est Compay Segundo.
Va faire de la musique après ça !
« La musique d’ambiance est le seul vrai point commun
entre nous. Si on devait se mettre dans un carcan rock, pop ou autre,
il y en aurait forcement qui seraient frustrés dans le groupe.
», estime Julien. Le groupe est donc obligé de toujours
travailler en improvisations. François : « On est un
groupe de l’instant. On compose à base d’improvisations
que l’on retravaille après. Au début, on pensait
à amener des lignes de basse, des motifs de guitare, mais
depuis quatre ans, on ne s’en donne plus la peine. »
Pour Rabi, le chanteur, « c’est une catastrophe à
quel point on ne peut pas préméditer ce qu’on
va faire en répétition. On ne peut rien préparer.
Des fois, c’est très pesant et très difficile
à concilier. ». Alors pour amener sa part au débat,
il amène des samples : « Au début, on voulait
improviser sur les sons que je rencontre souvent dans mon quartier
: les cloches d’une église, l’ambiance d’un
atelier clandestin… Mais l’enregistrement était
insuffisant. ». Les morceaux partiront donc d’un sample
de film (le film qui réunit Blier, Carmet et Depardieu, c’est
« Buffet Froid »; pour ceux qui n’ont pas une
formation de Monsieur Cinéma, la phrase de Gabin est tirée
d’un autre film.) ou surtout d’un son : « S’il
y a un son que quelqu’un apporte et qui plaît à
tout le monde, on va forcément venir l’éclairer.
», termine Julien.
N’allez pas pour autant croire que Chut ! est une formation
progressive. Pas de solos interminables, ni de mouvements, les morceaux
de « Yodloï » sont avant tout des chansons, une
musique de son et d’atmosphères. On n’a pas avancé
beaucoup dans la description, mais on comprend maintenant ce qui
plaît dans les morceaux de Yodloï, deuxième album
du groupe. Un talent certain pour les ambiances, et surtout un goût
très sûr pour les motifs de guitares. Pas un morceau
sans une ligne mélodique entêtante, quand ce n’est
pas plusieurs. Des effets et des notes très touchants, mais
pas forcément pleurnichards, au final très proches
de Cure (le Cure d’avant « Bloodflowers », quand
Robert Smith donnait encore un peu de lui).
Pour réussi que soit « Yodloï » - pas courant
un album où l’on a pas envie de zapper - les cinq ingénieurs
(« On s’est rencontrés en prépa, ceux
qui étaient au fond à déconner, c’était
nous ») sont pourtant déjà en train d’aller
voir autre part. Rabi : « Cet album était un peu trop
casse tête à faire : on a passé un an à
essayer de casser des impros qui ressemblaient à des chansons
pour qu’elles n’aient surtout pas le format d’une
chanson. Du coup, on a parfois dilué l’impro de base
pour en faire quelque chose qui ne ressemble à rien. ».
« Ca m’a un peu agacé de tomber dans cette facilité,
estime François, cette musique a une certaine limite. Maintenant
on fait le contraire : on casse de vraies impros pour les reconditionner
vers le format chanson, depuis “Yodloï” on fait
des choses un peu plus crues ».
Avec une musique aussi évocatrice, aussi cinématographique,
Chut ! rêve aussi son avenir dans la musique pour des courts-métrages
et puis dans le perfectionnement de leurs prestations scéniques.
Après quelques dates en Ecosse l’année dernière,
et d’autres au Canada cette année, le groupe se ménage
un bel avenir en rigolant discrètement. La presse commençant
à parler d’eux, ils attendant de voir, plus que les
jeux de mots inévitables que leur nom va provoquer (les facilités
genre : « Il faut parler de Chut ! bruyamment » ou «
Chut !, une musique à tomber ») si le succès
de Chut ! ira jusque dans les banlieues. Là où on
ne parle qu’en verlan. « Parce que Chut en verlan ça
fait Teuch ». Atmosphériques on vous dit…
Christophe Graciot |